AF4SD

UNE MAISON DANS LE CŒUR

Nous avons été contraints de quitter Chankatagh, notre village bien-aimé situé dans la région de Martakert, en Artsakh. Le jour de notre départ restera gravé dans ma mémoire pour toujours. Notre grande famille – des enfants, une femme enceinte, des personnes âgées – et moi, avec ma fille de six mois et mes deux fils, avons traversé des épreuves indescriptibles. Nous avons lutté pour survivre, empruntant des chemins sinueux et traversant des forêts denses. J’ai longtemps refusé de me remémorer cet enfer, mais mon mari a toujours pensé qu’il était essentiel de ne pas oublier. À ses yeux, ces souvenirs font partie de notre histoire et de notre destin. Avec le temps, j’apprends à voir les choses sous un autre angle et à croire en son optimisme.

Avant d’arriver au village d’Agarak, nous avons vécu dans plusieurs endroits en Arménie. Imaginez ce que cela signifie pour des enfants d’âge scolaire : changer constamment d’école, s’adapter à de nouveaux camarades et de nouveaux enseignants, sans jamais pouvoir se poser durablement. Après quelques mois à peine, ils étaient de nouveau arrachés à leur environnement. Nos aînés disaient parfois que les enfants devenaient paresseux et qu’ils ne voulaient plus apprendre. Mais comment leur en vouloir ? Comment pouvaient-ils se concentrer sur leurs études alors que tout leur échappait sans cesse ?

La perte de notre foyer a été une blessure profonde. Il est difficile de vivre en sachant que chaque maison où l’on s’installe est provisoire, que l’on devra encore partir, recommencer ailleurs. Ce sentiment de perpétuel mouvement, d’attente incertaine, nous hante. Pourtant, au fond de moi, je sais que nos enfants méritent un avenir meilleur, un avenir stable et serein. Comme tous les enfants du monde, ils ont droit à la paix et à la possibilité de rêver.

Aujourd’hui, à Agarak, il nous semble avoir trouvé un refuge, un semblant de stabilité. Mon mari adore cet endroit et ne veut plus en partir, malgré les difficultés sociales qui persistent. Nos enfants aussi s’y sentent bien, et moi, je commence à comprendre pourquoi. Le paysage, les montagnes, les champs verdoyants nous rappellent Chankatagh. Parfois, je reste immobile, regardant au loin, et je ressens un soulagement fugace, comme si le poids de notre exil s’allégeait un instant.

Peu à peu, nous avons créé de nouveaux liens. Dans ce village, les voisins ne sont pas habitués à se rendre visite fréquemment, mais nous avons voulu changer cela. Nous les avons invités chez nous, et, à notre grande joie, ils ont apprécié cette chaleureuse initiative. Aujourd’hui, une belle solidarité s’est formée. L’un d’eux nous a même confié qu’il envisageait d’acheter la maison que nous louons, juste pour nous assurer que nous ne serions pas forcés de partir encore une fois. Cette pensée nous touche profondément. Pour la première fois depuis longtemps, nous avons le sentiment d’appartenir à un lieu.

En Artsakh, notre famille était passionnée par l’élevage. Nous avions des poules, des cochons, des vaches. C’était bien plus qu’un métier, c’était un mode de vie qui nous remplissait de fierté. Nous avons tout perdu. Ce qui était notre quotidien n’est plus qu’un souvenir, une réminiscence d’un passé heureux. Au début, nous ne savions pas comment avancer, comment guérir, comment simplement continuer à vivre. Mais encore une fois, la force et l’optimisme de mon mari m’ont portée.

Un jour, nous avons rencontré des membres de la Fondation Arménienne pour le Développement Durable, et grâce à leur soutien, nous avons pu intégrer un programme d’élevage porcin. Ce fut un tournant. Pour la première fois depuis longtemps, nous avions une opportunité de reconstruire ce que nous avions perdu, de retrouver une activité qui nous était chère.

En Artsakh, nous ne faisions pas qu’exploiter la terre, nous l’aimions. Nos cultures étaient le fruit d’une relation profonde entre l’homme et la nature. Chaque graine plantée, chaque arbre soigné était un symbole de cet amour inaltérable. Ce lien nous habite toujours, et ici, à Agarak, nous essayons de le raviver. Nous rêvons d’avoir des serres un jour. Nous savons que, si on nous en donne les moyens, nous pourrons montrer notre savoir-faire et notre détermination.

Malheureusement, les difficultés sociales persistent, et elles sont nombreuses. Mais nous ne sommes pas seuls à affronter ces épreuves. Tant d’autres compatriotes se battent pour reconstruire leur vie. Ce qui nous effraie le plus, ce n’est pas la solitude face à ces défis, mais la peur de ne pas réussir à les surmonter.

Nous avons choisi d’être forts. Pour nos enfants. Pour leur offrir une vie meilleure, plus sûre. Pour qu’ils grandissent dans l’amour, la confiance et l’espoir. C’est tout ce que je veux pour eux.